FR AR
Partager sur :

Auteurs et artistes franco-marocains : l’urgence d’un véritable statut pour les créateurs de la diaspora

Auteurs et artistes franco-marocains

Il existe parfois des contradictions si profondément installées dans nos sociétés qu’elles deviennent presque invisibles. Celle qui touche aujourd’hui le monde de la création en fait partie. Jamais les œuvres culturelles n’ont autant circulé. Jamais les livres, les récits, les vidéos, les chroniques, les podcasts, les musiques ou les contenus artistiques n’ont occupé une place aussi importante dans notre quotidien. Nous vivons dans une civilisation saturée d’images, de textes, de discours et de créations intellectuelles. Pourtant, derrière cette omniprésence culturelle, celles et ceux qui produisent cette matière essentielle demeurent souvent parmi les travailleurs les plus fragiles de notre époque.

Cette réalité concerne particulièrement les auteurs et artistes franco-marocains. Écrivains, journalistes, poètes, musiciens, photographes, plasticiens, vidéastes, créateurs numériques, réalisateurs ou intellectuels issus de la diaspora participent activement à la vie culturelle française contemporaine tout en maintenant un lien profond avec le Maroc. Ils racontent l’exil, la transmission, la mémoire, les fractures sociales, la spiritualité, la langue, les identités multiples et les tensions silencieuses entre tradition et modernité. Ils deviennent des ponts culturels entre les deux rives de la Méditerranée. Pourtant, malgré cette contribution immense, beaucoup évoluent encore dans une précarité structurelle inquiétante.

Le paradoxe est brutal. D’un côté, la société célèbre la diversité culturelle, valorise les récits issus de l’immigration, multiplie les discours sur l’inclusion et met en avant les nouvelles voix de la francophonie. De l’autre, les créateurs qui incarnent précisément cette richesse symbolique avancent souvent sans véritable protection. Beaucoup écrivent après leur journée de travail. Beaucoup créent entre deux contrats précaires. Beaucoup financent eux-mêmes leurs déplacements, leurs impressions, leurs outils de communication, leurs ouvrages ou leurs productions audiovisuelles. Certains parviennent à bâtir une visibilité importante sur les réseaux sociaux ou dans les médias, mais cette visibilité masque fréquemment une réalité beaucoup moins reluisante : celle d’une économie culturelle profondément instable.

Les chiffres disponibles confirment aujourd’hui une situation devenue alarmante. Selon plusieurs études récentes menées sur les artistes-auteurs en France, plus de 50 % des auteurs de bande dessinée professionnels déclarent des revenus inférieurs au SMIC annuel brut, tandis qu’environ 37 % vivent sous le seuil de pauvreté. Le Sénat français lui-même reconnaît désormais officiellement « la précarité réelle des artistes-auteurs », soulignant qu’à peine 22,7 % des créateurs disposent de revenus suffisants pour ouvrir pleinement leurs droits sociaux. Derrière ces statistiques se cachent des milliers de vies marquées par l’instabilité permanente : revenus irréguliers, absence de sécurité durable, dépendance aux plateformes numériques, fatigue psychologique, surcharge de travail et difficulté croissante à vivre dignement de son art.

Cette réalité devient encore plus complexe pour les Marocains Résidant à l’Étranger et spécifiquement les Franco-Marocains . Car ces créateurs évoluent souvent dans une forme d’entre-deux permanent. Ils appartiennent à plusieurs espaces culturels sans être pleinement intégrés aux systèmes de protection de chacun d’eux. Ils publient en France mais conservent un lien émotionnel, culturel ou économique avec le Maroc. Ils écrivent parfois en français, parfois en arabe, parfois en darija ou en amazigh. Ils participent au débat intellectuel français tout en portant une mémoire marocaine vivante. Cette richesse identitaire, qui devrait constituer une force, devient parfois une fragilité administrative et professionnelle.

Aucun recensement officiel ne permet aujourd’hui de connaître précisément le nombre d’auteurs et d’artistes d’origine marocaine présents en France. Pourtant, les données démographiques donnent une idée de l’ampleur du phénomène culturel. Selon les estimations disponibles, la population d’origine marocaine en France représenterait entre 1,3 et 1,5 million de personnes, faisant des Franco-Marocains l’une des diasporas les plus importantes du pays. Dans le même temps, près de 350 000 artistes-auteurs sont enregistrés auprès de l’Urssaf en France. À la croisée de ces deux réalités émerge une scène culturelle franco-marocaine particulièrement dynamique, portée par plusieurs milliers d’écrivains, journalistes, musiciens, plasticiens, cinéastes, créateurs numériques et intellectuels qui participent activement au paysage culturel français contemporain.

Et cette contribution est loin d’être marginale. Des figures comme Tahar Ben Jelloun, Leïla Slimani, Abdellatif Laâbi, Jamel Debbouze, Roschdy Zem ou Gad Elmaleh ont profondément marqué l’espace culturel francophone. Mais derrière ces grandes figures visibles existent également des milliers de créateurs beaucoup plus discrets : auteurs indépendants, chroniqueurs, poètes, artistes locaux, vidéastes culturels, photographes ou jeunes écrivains qui construisent quotidiennement une mémoire culturelle franco-marocaine moderne. Ce sont eux qui racontent les quartiers populaires, les trajectoires d’exil, les familles séparées entre deux pays, les tensions identitaires, les héritages spirituels et les réalités sociales contemporaines. Ils documentent une époque.

Pourtant, notre époque produit un paradoxe dangereux : la culture est partout, mais le créateur devient invisible. Les plateformes numériques ont profondément modifié notre perception du travail artistique. Beaucoup imaginent désormais qu’un auteur suivi sur les réseaux sociaux est nécessairement un auteur prospère. Or la réalité est souvent inverse. Être vu n’est pas être protégé. Être partagé n’est pas être rémunéré. Être médiatisé ne signifie pas disposer d’une sécurité professionnelle durable. Les réseaux sociaux ont créé une illusion de réussite permanente qui masque une fragilité économique immense.

Cette fragilité touche particulièrement les nouvelles générations. Aujourd’hui, de nombreux auteurs indépendants doivent devenir simultanément écrivains, éditeurs, communicants, attachés de presse, gestionnaires administratifs, vidéastes et spécialistes des réseaux sociaux. Ils passent parfois davantage de temps à survivre dans le système qu’à créer réellement. Cette situation épuise les artistes et détourne leur énergie de l’essentiel : l’acte de création lui-même. Or une société qui oblige ses créateurs à consacrer davantage de temps à survivre qu’à penser finit toujours par affaiblir sa propre profondeur intellectuelle.

Le plus paradoxal est que les États eux-mêmes reconnaissent régulièrement l’importance stratégique de leurs diasporas. Le Maroc évoque souvent les MRE comme une richesse nationale majeure, et il a raison. Mais cette richesse demeure encore trop souvent pensée sous un angle exclusivement économique : investissements, transferts financiers, tourisme ou entrepreneuriat. Pourtant, la diaspora marocaine constitue également une puissance culturelle considérable. Les auteurs et artistes franco-marocains participent au rayonnement du Maroc bien au-delà de ses frontières. Ils façonnent une image du pays, transmettent une mémoire collective, construisent des ponts symboliques entre l’Europe et le Maghreb et participent à une forme de diplomatie culturelle silencieuse mais essentielle.

C’est précisément pour cette raison qu’il devient urgent de réfléchir à un véritable cadre moderne destiné aux auteurs et artistes de la diaspora franco-marocaine. Une telle ambition ne relèverait ni du privilège ni de l’assistanat, mais d’une vision profondément stratégique et civilisationnelle de la culture. Soutenir les créateurs, ce n’est pas financer des ego. C’est protéger une mémoire collective, encourager la pensée critique, préserver des récits et maintenir vivant un espace intellectuel indispensable à toute démocratie mature.

Une véritable réforme pourrait prendre plusieurs formes concrètes : création de résidences artistiques franco-marocaines, fonds culturels dédiés aux créateurs MRE, accompagnement juridique des auteurs indépendants, dispositifs de traduction, aides à l’édition, partenariats culturels entre institutions françaises et marocaines, protection sociale modernisée pour les travailleurs créatifs ou encore création de plateformes médiatiques valorisant les nouvelles voix de la diaspora. L’objectif ne serait pas de créer une catégorie séparée d’artistes, mais de reconnaître enfin les réalités spécifiques vécues par une génération qui évolue à la croisée des mondes.

Car au fond, cette question dépasse largement celle des seuls artistes. Elle concerne notre rapport collectif à la culture, à la transmission et à la dignité intellectuelle. Une société qui laisse ses créateurs dans une précarité chronique finit toujours par banaliser le vide culturel. Elle produit des contenus rapides au lieu d’encourager des œuvres durables. Elle transforme progressivement la pensée en marchandise instantanée. Elle affaiblit sa propre capacité à transmettre une vision du monde.

Aujourd’hui, les auteurs et artistes franco-marocains ne demandent pas des privilèges exceptionnels. Ils demandent simplement que leur travail soit reconnu comme un véritable travail. Ils demandent des trajectoires professionnelles viables, des protections adaptées aux réalités contemporaines et une reconnaissance à la hauteur de leur contribution culturelle. Car derrière chaque livre, chaque reportage, chaque poème, chaque film, chaque photographie ou chaque création artistique, il y a souvent des années de travail invisible, de sacrifices personnels et de persévérance silencieuse.

Et peut-être est-il temps, enfin, de comprendre qu’un pays qui protège ses créateurs protège aussi sa capacité à penser l’avenir.

 

En savoir plus
  • Plus de 50 % des auteurs de bande dessinée professionnels gagnent moins que le SMIC annuel brut.
  • Environ 37 % vivent sous le seuil de pauvreté.
  • Seuls 22,7 % des artistes-auteurs ouvrent pleinement leurs droits sociaux selon un rapport du Sénat français.
  • Près de 350 000 artistes-auteurs sont enregistrés auprès de l’Urssaf en France.
  • Plus de la moitié des créateurs déclarent travailler au-delà de 35 heures par semaine, souvent le soir et les week-ends.
  • La population d’origine marocaine en France est estimée entre 1,3 et 1,5 million de personnes.
  • Plusieurs milliers d’auteurs, journalistes, musiciens, réalisateurs, plasticiens et créateurs numériques franco-marocains participent activement à la vie culturelle française contemporaine.
  • Les autrices apparaissent parmi les plus exposées à la précarité culturelle.
  • Une majorité d’artistes-auteurs considèrent aujourd’hui l’intelligence artificielle générative comme une menace potentielle pour leur activité et leurs revenus.
Sources :
  • Sénat français
  • URSSAF artistes-auteurs
  • INSEE
  • Études professionnelles du secteur du livre et de la création artistique
  • Rapports sur les conditions économiques des artistes-auteurs en France
Partager sur :