Par Maglor.fr - Trente ans que la question tourne en rond. L'islam de France va-t-il enfin se doter d'une instance représentative légitime, acceptée par tous et construite depuis la base ? C'est en tout cas l'ambition d'une nouvelle démarche en cours, dont les contours se précisent : d'ici la semaine prochaine, un questionnaire sera envoyé à l'ensemble des responsables de mosquées en France, marquant le lancement d'une « grande consultation nationale » voulue par le groupe de travail Structuration du Forum de l'islam de France (Forif).
Macron reçoit les acteurs du Forif à l'Élysée
L'information, révélée en exclusivité par Saphirnews et confirmée par Le Parisien, prend sa source dans une réunion discrète qui s'est tenue le mardi 30 juin à l'Élysée. Emmanuel Macron a reçu pendant près de deux heures une dizaine de membres du groupe de travail « Structuration » du Forif, chargé depuis plusieurs sessions de plancher sur la création d'une future instance nationale du culte musulman.
Selon les participants à la rencontre, le chef de l'État a fait preuve d'une « écoute attentive » et a encouragé la démarche en invitant les acteurs à « préciser les éléments » et à poursuivre leur travail. « Le président de la République a souligné une volonté collective de construire, d'aller dans le même sens pour le bien du culte musulman », rapporte Najat Benali, présidente de la Coordination des associations musulmanes de Paris (CAP 75) et rectrice de deux mosquées dans la capitale.
Cinq ans sans représentant national : le vide laissé par le CFCM
Le contexte de cette initiative est celui d'un vide institutionnel durable. En février 2023, Emmanuel Macron avait officiellement écarté le Conseil français du culte musulman (CFCM) de son rôle d'interlocuteur privilégié de l'État. Fondé en 2003 sous Jacques Chirac pour unifier la représentation de l'islam en France, le CFCM s'était progressivement étiolé, miné par des querelles internes et l'influence pesante de certains pays d'origine — Algérie, Maroc, Turquie — sur ses fédérations constitutives.
Depuis, les trois à cinq millions de musulmans de France n'ont plus d'interlocuteur national unique reconnu par le gouvernement. Le Forif, mis en place en 2022 par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, assure depuis une fonction de dialogue, mais sans vocation représentative formelle. C'est précisément ce manque que le groupe Structuration cherche à combler.
Une méthode inédite : consulter avant de construire
Ce qui distingue la démarche actuelle de ses prédécesseurs, c'est son refus du schéma vertical. Fini l'instance imposée par le haut : le groupe de travail entend d'abord interroger le terrain avant de définir une structure. « Nous ne demandons pas aux acteurs du culte d'adhérer à une structure déjà décidée. Nous leur proposons de participer à sa construction », résume Karim Benaïssa, recteur de la mosquée de Créteil et président du Rassemblement des associations musulmanes du Val-de-Marne (RAM 94).
Le questionnaire prévu sera adressé aux responsables de mosquées à travers les ARL (associations représentatives locales), pour recueillir leurs attentes, leurs besoins et leurs projections. Les résultats de cette consultation sont attendus à la fin de l'été, et serviront de base à la définition de la gouvernance, des missions et des services de la future instance.
Parmi les axes envisagés : l'accompagnement juridique et administratif des lieux de culte, la formation des imams et cadres religieux, la gestion des carrés confessionnels dans les cimetières, le dialogue interreligieux, et le soutien aux structures locales. « L'objectif, ce n'est pas d'aller vite, mais de répondre de façon pragmatique et factuelle aux attentes du terrain », insiste Najat Benali.
Un projet qui se veut indépendant et démocratique
Pour conférer à cette future instance une légitimité incontestable, le groupe Structuration a défini plusieurs principes fondateurs : représentation issue des territoires, concertation inclusive, gouvernance démocratique, transparence des règles de fonctionnement, et surtout indépendance vis-à-vis de toute influence extérieure — une référence implicite aux pressions diplomatiques des pays d'origine qui avaient gangréné le CFCM.
Aucun calendrier précis n'a été rendu public pour le lancement officiel de l'instance. « Il serait prématuré d'évoquer une date. La priorité est la qualité de la concertation », indique Karim Benaïssa.
L'ombre du projet de loi contre « l'entrisme islamiste »
La réunion à l'Élysée a aussi été l'occasion d'exprimer des inquiétudes. Les acteurs musulmans présents ont fait part, avec franchise, de leurs craintes concernant le projet de loi contre « l'entrisme islamiste » en préparation par le gouvernement. Après la loi « séparatisme » de 2021, cette nouvelle initiative législative est perçue comme susceptible d'« hystériser » encore davantage le débat public autour de l'islam, dans un contexte où les actes antimusulmans sont en nette hausse.
À moins d'un an de la prochaine élection présidentielle, la tentation de surfer sur les peurs identitaires reste forte dans la classe politique. Les acteurs du Forif espèrent que la sérénité du dialogue avec l'État résistera à ces turbulences. L'enjeu est de taille : si la consultation de l'été aboutit, ce chantier pourrait transformer durablement les relations entre la République et ses cinq millions de concitoyens musulmans.
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