Entretien réalisé par Maglor avec le Dr. Javier Benyoussef, directeur du Centre méditerranéen d’études sur les mobilités et les politiques migratoires à Madrid.
Maglor :
On entend souvent dire que la relation migratoire entre le Maroc et l’Europe est historiquement liée à la France. Pourtant, aujourd’hui, c’est l’Espagne qui semble la plus dépendante de l’immigration marocaine. Comment expliquer ce paradoxe ?
Dr. Javier Benyoussef :
Effectivement, l’histoire coloniale relie davantage le Maroc à la France. Mais les dynamiques migratoires contemporaines obéissent surtout à des logiques économiques et géographiques. Aujourd’hui, l’Espagne compte près d’un million de résidents d’origine marocaine. Cela en fait la première communauté étrangère du pays. Dans certains secteurs économiques, leur présence est devenue absolument centrale.
Maglor :
Quels sont précisément ces secteurs où l’on observe cette dépendance ?
Dr. Javier Benyoussef :
Elle est particulièrement visible dans l’agriculture intensive. Dans le sud de l’Espagne — notamment en Andalousie ou dans la région de Murcie — les cultures maraîchères, les agrumes ou les récoltes d’olives mobilisent une main-d’œuvre importante et souvent saisonnière. Les travailleurs marocains y occupent une place essentielle.
Mais ce n’est pas limité à l’agriculture. La construction, l’hôtellerie, la restauration ou encore les services domestiques reposent également en grande partie sur des travailleurs venus du Maroc. Sans cette main-d’œuvre, certaines activités auraient aujourd’hui de grandes difficultés à fonctionner.
Maglor :
Pourquoi l’Espagne est-elle plus dépendante que la France dans ce domaine ?
Dr. Javier Benyoussef :
La différence tient en grande partie à l’histoire migratoire. En France, l’immigration marocaine remonte massivement aux années 1960, lorsque la France recrutait des travailleurs pour soutenir son industrialisation. Au fil du temps, cette population s’est progressivement intégrée et diversifiée. Les Français d’origine marocaine sont aujourd’hui présents dans tous les secteurs : politique, entrepreneuriat, médecine, culture, etc.
En Espagne, l’immigration marocaine est plus récente et elle s’est développée dans un contexte économique différent. Elle est liée à l’expansion de secteurs qui ont besoin d’une main-d’œuvre nombreuse et flexible, comme l’agriculture intensive ou le tourisme.
Maglor :
La géographie joue-t-elle aussi un rôle dans cette relation particulière ?
Dr. Javier Benyoussef :
Elle est déterminante. Le détroit de Gibraltar ne mesure qu’une quinzaine de kilomètres à son point le plus étroit. Cette proximité facilite naturellement les mobilités humaines. Depuis les années 1990, lorsque l’économie espagnole a connu une forte croissance, l’immigration marocaine vers l’Espagne s’est fortement accélérée.
Aujourd’hui encore, les programmes de travailleurs saisonniers agricoles reposent en grande partie sur cette proximité géographique.
Maglor :
Cette interdépendance migratoire a-t-elle des implications politiques entre Madrid et Rabat ?
Dr. Javier Benyoussef :
Absolument. La relation entre l’Espagne et le Maroc est hautement stratégique. La coopération concerne la gestion des frontières, la lutte contre les réseaux de migration clandestine et plus largement la stabilité en Méditerranée occidentale.
Lorsque des tensions diplomatiques apparaissent entre les deux pays, la question migratoire peut rapidement devenir un levier politique. On l’a vu à plusieurs reprises ces dernières années.
Maglor :
Et pour le Maroc, quel est l’enjeu de cette diaspora installée en Europe ?
Dr. Javier Benyoussef :
Il est considérable. Les transferts d’argent envoyés par les Marocains vivant à l’étranger représentent une source majeure de devises pour l’économie marocaine. Cette diaspora joue donc un rôle économique fondamental pour le pays.
Maglor :
Peut-on dire que cette relation migratoire entre l’Espagne et le Maroc est appelée à durer ?
Dr. Javier Benyoussef :
Très probablement. L’Espagne, comme beaucoup de pays européens, connaît un vieillissement rapide de sa population et des pénuries de main-d’œuvre dans certains métiers. L’immigration constitue donc un facteur de stabilisation économique.
Entre nécessité économique, proximité géographique et coopération diplomatique, la relation migratoire entre Madrid et Rabat s’est imposée comme l’un des piliers silencieux de leur relation bilatérale. C’est un équilibre parfois fragile, mais qui a de fortes chances de perdurer dans les prochaines décennies.