Ecrit Par Maglor — Pour sa dernière ouverture du grand débat annuel de l'Assemblée générale des Nations unies, António Guterres n'a pas cédé à la nostalgie. Au lieu d'un bilan de ses dix années à la tête de l'ONU, le Secrétaire général sortant a livré un avertissement sur le monde qu'il laissera derrière lui : un monde où le pouvoir échappe de plus en plus aux règles censées l'encadrer, et où l'intelligence artificielle constitue la menace la plus prospective.
Une phrase prononcée neuf ans plus tôt, désormais confirmée
En 2017, lors de sa première ouverture de débat général, António Guterres avait prévu que « l'intelligence artificielle change la donne ». Neuf ans plus tard, debout à la tribune de marbre vert de l'ONU devant des chefs d'État et de gouvernement réunis à New York, il a repris cette même formule : « L'IA change effectivement la donne ». Cette fois, ce n'était plus une anticipation, mais un constat. Si l'IA promet de révolutionner la médecine et la recherche scientifique, elle concentre aussi une puissance que les gouvernements peinent à suivre. « Le danger n'est pas la technologie. Le danger, c'est la technologie sans responsabilité », a-t-il martelé.
Un pouvoir qui change de mains… et échappe aux institutions
Depuis 2017, de nouveaux pôles d'influence ont émergé. Selon Guterres, une partie du pouvoir politique, économique et informationnel a glissé vers « une poignée d'entreprises privées et d'individus ». Et désormais, les humains commencent à en abandonner une fraction aux machines elles-mêmes : des agents d'IA susceptibles d'échapper au contrôle humain, et des armes autonomes passées de la science-fiction à la réalité militaire.
Le paradoxe central, dénoncé par le Secrétaire général, est celui d'un décalage structurel : tandis que le pouvoir change de mains à vitesse accélérée, les institutions chargées de l'encadrer demeurent celles de 1945. Cette contradiction traverse les quatre « grandes épreuves » mises au cœur de son dernier discours : la guerre et la paix, les inégalités, le climat et l'intelligence artificielle.
Gaza, Ukraine, Soudan, climat : un bilan sombre
Sur les conflits en cours, Guterres n'a pas ménagé ses mots. À Gaza, il a décrit une « offensive contre les Palestiniens » d'une ampleur sans précédent dans ses années à la tête de l'ONU. En Ukraine, il a de nouveau qualifié l'invasion russe de « violation flagrante de la Charte des Nations unies ». Au Soudan, une guerre « pour le pouvoir brut » s'est transformée en « guerre contre les civils ».
Sur le climat, le Secrétaire général a estimé désormais « quasi certain » que le seuil de 1,5 °C de réchauffement fixé dans l'accord de Paris sera franchi. Il a réservé ses formules les plus acérées aux compagnies pétrolières, accusant « Big Oil » d'avoir « traité l'atmosphère comme un égout à ciel ouvert – et encaissé les bénéfices » pendant des décennies.
L'IA, enjeu central de la prochaine décennie
C'est sur l'intelligence artificielle que le discours d'adieu de Guterres prend sa tonalité la plus prospective. Le pouvoir, autrefois tiré du territoire, puis de l'industrie et de la finance, provient désormais toujours davantage « des données, de la puissance de calcul et des algorithmes ». Cette puissance, extrêmement concentrée dans quelques mains, progresse plus vite que la capacité des États à en mesurer les conséquences.
Guterres a appelé les États les plus avancés à partager leurs informations sur les risques émergents et à travailler à des garde-fous communs. Son principe tient en une formule : « L'intelligence artificielle doit être façonnée par l'humanité, avec l'humanité et pour toute l'humanité. » Avec une ligne rouge clairement tracée : « Les décisions de vie ou de mort ne doivent jamais être abandonnées aux machines. »
Un héritage sous forme d'avertissement
À cent jours de son départ, António Guterres quitte la scène onusienne sans illusions, mais sans résignation. Son message final est celui d'un homme qui a vu le monde se fragmenter, les règles s'éroder et les pouvoirs s'atomiser — et qui choisit, en guise de legs, non pas un bilan, mais une mise en garde. L'ONU et ses États membres auront la lourde tâche de relever ces défis dans un monde de plus en plus façonné par des forces que les diplomates de 1945 n'auraient pu imaginer. Source : Le Soir d'Algérie.