Ecrit Par Maglor — La candidature conjointe de la Muqaddima d'Ibn Khaldoun au registre Mémoire du monde de l'UNESCO, portée par la Tunisie, l'Algérie, l'Égypte et la Turquie, a suscité une vague de réactions en Tunisie. Certains jeunes internautes y voient une dépossession culturelle. Cette tribune soutient l'idée inverse : partager un patrimoine, c'est le faire vivre.
Un penseur né à Tunis, formé à la Zitouna
Né à Tunis en 1332 et mort au Caire en 1406, Ibn Khaldoun a étudié la jurisprudence et la philosophie à la Zitouna. Sa vie l'a ensuite mené à Fès, à Grenade, à Béjaïa et au Caire, où il a affiné son œuvre fondatrice en sciences sociales. Sa pensée est le produit de ces voyages autant que de son enracinement tunisien.
Des manuscrits dispersés, comme leur auteur
L'historien Abdelhamid Larguèche rappelle que les témoins manuscrits de l'œuvre sont dispersés à l'image de la vie de leur auteur, avec des exemplaires essentiels conservés dans les bibliothèques d'Istanbul et du Caire. Une inscription conjointe n'est donc pas une concession mais une réalité documentaire, et elle ouvre des perspectives de mise en réseau des manuscrits et de programmes de numérisation partagés.
Ce que fait vraiment l'UNESCO
Le malentendu vient d'une confusion : l'inscription au registre Mémoire du monde ne confère pas de propriété nationale. Elle reconnaît la valeur universelle d'un patrimoine documentaire et favorise sa préservation et son accès. Ibn Khaldoun restera tunisien par son lieu de naissance, son éducation et l'initiative diplomatique de Tunis, à l'origine de la démarche.
Une leçon pour le Maghreb
Dans un espace maghrébin où les frontières politiques sont fermées et où les rivalités symboliques remplacent souvent la coopération, ce dossier est une occasion. Un penseur qui a vécu à Tunis, Fès, Béjaïa et au Caire appartient à toute une civilisation méditerranéenne et arabo-musulmane, et sa mémoire gagne à être défendue collectivement.
Pour la jeunesse maghrébine de France, qui vit au quotidien la pluralité des appartenances, ce message résonne : on peut être fier d'un enfant de Tunis sans exiger que sa pensée ne soit reconnue que sur un seul sol. Ibn Khaldoun, théoricien du lien social, l'aurait sans doute compris.