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À Fès, l’université et les acteurs du tourisme posent les fondations d’une valorisation exigeante du patrimoine


Hicham TOUATI 

Mardi 28 avril 2026, dans un amphithéâtre comble de la Faculté des lettres et des sciences humaines Dhar El Mehraz, une journée d’étude d’une rare densité a réuni responsables institutionnels, professionnels aguerris et universitaires de haut vol autour de la mise en tourisme du patrimoine de la région Fès-Meknès. L’assistance nombreuse, composée d’enseignants-chercheurs, de doctorants, d’étudiants et de représentants du tissu associatif, a témoigné par sa présence et sa réactivité de l’urgence comme de la délicatesse d’un tel chantier intellectuel et opérationnel.

Portée par une coopération entre le Conseil régional du tourisme de Fès-Meknès et l’université Sidi Mohamed Ben Abdellah, cette rencontre a été conçue et modérée avec une maîtrise discrète par le professeur Chakib Tazi, directeur du laboratoire (CREDIF). Sa conduite des débats, à la fois souple et rigoureuse, a permis d’articuler sans heurt les communications académiques et les prises de parole des praticiens, donnant à la journée son équilibre et sa tenue.

Dès l’allocution d’ouverture, le doyen de la faculté, le professeur Mohammed Moubtassim, a campé le cadre dans une langue où l’exigence scientifique le disputait au sens de l’hospitalité. Il a évoqué « une double exigence éclairée par la recherche et le processus de patrimonialisation », avant de préciser que la thématique, « entre valeurs éthiques de l’accueil et contraintes économiques de la productivité », convoque nécessairement « une approche interdisciplinaire » mobilisant « les études patrimoniales, l’anthropologie de l’hospitalité, l’économie du tourisme, la géographie culturelle et la gestion des destinations ». Cette cartographie intellectuelle, posée sans emphase, a irrigué l’ensemble des interventions.

Parmi les moments les plus denses de la matinée, l’allocution de M. Hassan El Janah, président de la Fédération nationale des guides de tourisme, a élargi la focale bien au-delà d’un simple plaidoyer corporatiste. Dans un propos finement articulé, il a inscrit la région dans sa double dimension de « territoire de mémoire, de spiritualité et de civilisation », avant de poser la question centrale qui traverse désormais tout projet de développement patrimonial : « Comment transformer cette richesse patrimoniale en ressource territoriale sans pour autant la réduire à une simple marchandise touristique ? » Refusant l’alternative binaire entre sanctuarisation et exploitation, il a mis en garde contre « les dérives de ce que la littérature scientifique contemporaine appelle la touristification », en évoquant aussi bien les travaux fondateurs de Françoise Choay que les analyses plus récentes du Centre Jacques-Berque sur la gentrification touristique des médinas. La médina de Fès, a-t-il rappelé, « n’est pas seulement un espace patrimonial ; elle demeure un espace vécu, habité, travaillé », et ses habitants, loin d’être de simples victimes potentielles du tourisme, en sont ou doivent en être les premiers acteurs et les premiers bénéficiaires. Ce recentrement sur la « capacité de charge des espaces historiques » a donné le ton d’une réflexion qui se refuse à tout angélisme économique.

M. El Janah a ensuite esquissé plusieurs pistes de diversification, depuis le tourisme spirituel, en posant la question cruciale de savoir comment en faire un vecteur d’attractivité sans le folkloriser, jusqu’au tourisme gastronomique, rappelant au passage que « la cuisine fassie constitue l’un des patrimoines immatériels les plus élaborés du Maghreb ». Sa conviction, réaffirmée en marge des travaux lors de ses échanges avec la presse, est que « l’université propose un apprentissage linguistique de plusieurs langues » et que les étudiants gagneraient à « profiter de cette ouverture, afin de faire des recherches dans ce domaine et œuvrer à hisser le niveau du domaine dans sa globalité », dans l’esprit d’un « tourisme responsable, équitable et durable qui devrait profiter aux populations locales ».

La parole a également circulé entre les mondes de la recherche et de l’action. Aux côtés du professeur Driss Fassi Fihri, vice-président de l’Université Al Quaraouiyine, et du professeur Hanchane, qui représentait le professeur Mohamed Chaouki du Laboratoire Territoire, Patrimoine et Histoire, M. Ahmed Sentissi, président du Conseil régional du tourisme, a tenu un propos résolument ancré dans le réel économique. Rappelant que la région concentre « presque 40 % des monuments historiques du Maroc » et que Fès a été consacrée « quatrième destination culturelle mondiale en 2024 », il a souligné que « l’université est le berceau de toutes les matrices de la connaissance », lieu de formation des futurs cadres, guides et décideurs capables d’affronter les grandes échéances, dont la Coupe du monde 2030 pour laquelle la ville se dit « bien installée ». Sa conviction, martelée sans effets de tribune, est que le tourisme, par ses interconnexions avec l’artisanat, le commerce et l’agriculture, reste un levier d’emploi direct et indirect dont la région ne peut se priver.

La dimension opérationnelle a été portée avec netteté par M. Fouad Serghini, directeur général de l’Agence pour le développement et la réhabilitation de l’ancienne médina de Fès. Constatant que « l’ingénierie touristique au Maroc en est encore à ses premiers jalons », il a rappelé les efforts de restauration en cours, tout en pointant le défi majeur : « Comment faire en sorte que ces monuments historiques contribuent effectivement au renforcement de l’attractivité touristique et économique, tout en générant des retombées sociales, culturelles et économiques profitables aux jeunes, aux guides touristiques et à l’ensemble des acteurs ? » La question, formulée comme un programme de travail, a trouvé un écho immédiat dans une salle où se manifestait une véritable attente de liaison entre la préservation et l’usage vivant des héritages.

Car c’est peut-être de la salle elle-même qu’est venue la confirmation la plus tangible de la pertinence de cette journée. L’amphithéâtre était plein, et les échanges avec le public, composé d’étudiants de licence et de master, de doctorants et de membres d’associations culturelles et patrimoniales de la région, ont été d’une qualité soulignée par tous les intervenants. Questions précises, parfois techniques, souvent prospectives, elles ont montré qu’un public en voie de professionnalisation s’approprie ces problématiques avec sérieux et sans complaisance.

Au terme des travaux, aucune solution définitive n’a été proclamée, et c’est probablement là le signe d’une rencontre réussie. En faisant dialoguer l’éthique de l’accueil et les contraintes de la productivité, en croisant la parole du guide et celle de l’historien, de l’élu et du gestionnaire de médina, cette journée d’études a moins livré des réponses toutes faites qu’elle n’a patiemment échafaudé les conditions d’un débat durable. Le patrimoine de la région, pour peu qu’on le considère non comme un décor mais comme une matière vivante, réclame une intelligence collective désormais en partie rassemblée entre les murs de Dhar El Mehraz.

Région
Fez - Meknès
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