Hicham TOUATI
Il suffit parfois d’une paire de menottes et d’un uniforme imaginaire pour que la peur s’installe et que l’autorité se mue en instrument de prédation. À Fès, les projecteurs se braquent moins sur un simple délinquant que sur un symptôme inquiétant : un homme de trente-huit ans, interpellé par la police judiciaire, est parvenu à bâtir un empire d’intimidation sur la seule crédibilité de sa parole usurpée. Derrière l’anecdote judiciaire, c’est tout le contrat de confiance entre le citoyen et les forces de l’ordre qui se trouve ébranlé.
L’affaire, révélée par des informations précises des services de la Direction générale de la surveillance du territoire, a tout du fait divers sordide, mais elle puise sa gravité dans sa banalité même. Ce père de famille du quartier Ain Haroun, à la périphérie de la ville, ne portait aucun uniforme. Il n’avait pour tout attribut qu’une paire de menottes et une audace méthodique. Pourtant, durant de longs mois, il a imposé sa loi à des citoyens parmi les plus vulnérables : des gardiens de parking, un boucher, des passants ordinaires.
Sa technique, d’une simplicité glaçante, reposait sur la captation d’une faute réelle ou supposée. Un gardien de parking surpris avec un morceau de haschich devenait entre ses mains un trafiquant passible de prison. Le pot-de-vin exigé – argent et téléphone portable – se présentait alors comme une rançon libératrice. Même logique chez le boucher du quartier : la menace de dénonciation pour abattage clandestin ou non-respect des normes sanitaires lui a permis, selon l’enquête, de repartir régulièrement avec de la viande et des espèces, transformant le commerçant en proie consentante.
Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas tant l’audace du prédateur que la résignation des proies. Car derrière chaque geste d’obéissance extorquée se cache une vérité plus amère : celle d’un rapport à l’institution où la peur supplante le droit. En endossant une défroque de police, l’imposteur n’a pas seulement volé une identité ; il a vampirisé la charge symbolique de l’uniforme, cette autorité silencieuse qui, dans l’esprit collectif, ne se discute pas.
L’intervention des éléments de la police judiciaire, appuyés par la Direction de la surveillance du territoire, met fin à cette mascarade criminelle. Mais elle ne saurait, à elle seule, en cicatriser les stigmates. Le mis en cause, placé en garde à vue sous le contrôle du parquet, devra répondre de ses actes. Pourtant, l’enquête ne fait peut-être que commencer. Car au-delà des chefs d’inculpation – usurpation de fonction, extorsion de fonds, abus de confiance –, c’est l’étendue du silence des victimes qu’il faudra mesurer. Combien d’autres, par peur ou par honte, ont préféré payer plutôt que de vérifier, contester, ou simplement composer le véritable numéro de la police ?
Cette arrestation, aussi salutaire soit-elle, pose une question de fond que le traitement judiciaire ne pourra esquiver : comment une société peut-elle protéger ses citoyens contre ceux qui instrumentalisent leur propre besoin de protection ? L’imposteur de Fès n’est pas un cas isolé. Il est le produit d’un terreau où l’ignorance des procédures, la défiance envers les institutions et la peur de l’uniforme se conjuguent pour offrir aux charlatans un pouvoir qu’ils n’ont pas mérité.
Alors que les projecteurs s’éteindront bientôt sur cette affaire, une fois le procès tenu et l’homme condamné, une ombre demeurera. Celle de ces citoyens qui, croisant désormais un regard un peu trop insistant dans la rue, se demanderont si l’ordre qu’on leur oppose est bien celui de la loi. Restaurer la confiance ne relève pas seulement de la compétence des services de police, si efficaces soient-ils. C’est un travail de fourmi qui exige que chaque citoyen sache, au fond de lui, qu’il a le droit de vérifier, de refuser, de dire non. Mais comment apprendre à dire non quand l’uniforme, même faux, vous regarde ? La réponse, sans doute, ne se trouve pas dans les commissariats, mais dans les interstices d’un lien social à réinventer.