Hicham TOUATI
Que reste-t-il d’une centrale syndicale lorsqu’elle a traversé, en moins d’une décennie, une crise de succession, une montée en puissance institutionnelle, un reflux politique puis un changement de cap présenté sous le signe de l’unanimité ? Depuis le tournant de 2017, l’Union générale des travailleurs du Maroc avance au rythme des recompositions internes du Parti de l’Istiqlal, mais aussi des tensions sociales d’un pays travaillé par la cherté de la vie, la précarisation de l’emploi et l’attente d’un dialogue social plus productif. L’élection de Youssef Allakouch, fin avril 2026, ne dit donc pas seulement le remplacement d’un homme par un autre. Elle interroge la capacité de l’UGTM à sortir des querelles de légitimité pour redevenir une organisation de terrain, de négociation et de résultats.
En mai 2017, l’arrivée d’Enaam Mayara à la tête de l’UGTM fut officiellement une succession à Mohamed Kafi Cherrat. Mais, dans la mémoire politique et syndicale, cette séquence fut lue comme l’effacement de l’influence de Hamid Chabat dans l’un de ses derniers bastions. L’organisation, historiquement arrimée à l’Istiqlal, ne pouvait échapper aux secousses du parti. La centrale syndicale devenait alors l’un des théâtres d’une recomposition plus large : celle d’un istiqlalisme cherchant à refermer la parenthèse des affrontements internes et à reconstituer ses relais sociaux.
Enaam Mayara sut, dans un premier temps, transformer cette rupture en ascension. Son profil, forgé dans l’action syndicale, les collectivités territoriales et l’institution parlementaire, lui permit de stabiliser l’appareil. Les résultats obtenus lors des élections professionnelles de 2021 renforcèrent la place de l’UGTM parmi les centrales représentatives. Puis son élection à la présidence de la Chambre des conseillers donna à la centrale une visibilité rare. Pour la première fois depuis longtemps, le chef de l’UGTM occupait une position institutionnelle de premier plan, au croisement du syndical, du partisan et de l’Etat.
Mais cette force apparente portait une fragilité. Plus Mayara s’installait dans le registre institutionnel, plus la question du lien avec la base devenait pressante. Dans un pays où les salaires peinent à suivre l’inflation, où les travailleurs de la sous-traitance, du gardiennage, du nettoyage ou du transport vivent souvent dans l’angle mort des protections sociales, une centrale syndicale ne peut durablement se contenter d’une présence dans les sommets du dialogue social. Elle doit prouver son utilité dans l’atelier, l’école, l’hôpital, la commune, l’entreprise et l’administration.
La réélection de Mayara en février 2024 aurait pu signifier la consolidation définitive de son autorité. Elle annonça plutôt le début d’une fin de cycle. La perte de la présidence de la Chambre des conseillers, en octobre de la même année, révéla un déplacement des équilibres politiques. Les critiques internes, longtemps contenues, prirent de l’ampleur. Elles ne portaient pas seulement sur des personnes, mais sur une manière de gouverner l’organisation : centralisation, faiblesse du suivi, besoin de clarification des structures, difficulté à transformer les accords sociaux en gains perceptibles. L’UGTM entrait dans une phase où l’unité devait être non plus proclamée, mais reconstruite.
L’élection à l’unanimité de Youssef Allakouch, le 26 avril 2026, intervient dans ce contexte. Elle a la valeur d’un compromis : tourner la page sans ouvrir une guerre de succession, réaffirmer la continuité historique de la centrale sans reconduire les méthodes contestées. Allakouch n’est pas un visage extérieur au monde syndical. Issu notamment de la Fédération libre de l’enseignement, rompu au travail sectoriel, il apporte un autre imaginaire de direction : moins celui de la projection institutionnelle, davantage celui de l’organisation, de la négociation et de l’outillage interne.
Son message du 1er Mai doit être lu à cette lumière. Il ne rompt pas avec les marqueurs classiques de l’UGTM : défense de la dignité des travailleurs, attachement aux constantes nationales, valorisation du dialogue social, fidélité au répertoire de l’Istiqlal. Mais il introduit une inflexion notable. Les accords sociaux de 2022 et de 2024 ne sont pas célébrés comme des trophées ; ils sont rappelés comme des engagements à exécuter. La nuance est essentielle. Elle indique que la nouvelle direction entend déplacer le centre de gravité du discours syndical : de la signature à l’effectivité, de la déclaration à la reddition de comptes.
La note du 11 mai sur les conventions collectives de travail confirme ce déplacement. C’est, en apparence, un document technique. En réalité, c’est un acte politique. En demandant aux structures sectorielles et territoriales de recenser les conventions conclues, de suivre les négociations en cours et de transmettre les projets à la direction centrale, Allakouch affirme que la puissance syndicale ne se mesure pas seulement au nombre de cortèges ou de communiqués, mais à sa capacité de produire du droit négocié. Dans un marché du travail fragmenté, où beaucoup de salariés dépendent de rapports de force locaux, la convention collective redevient un instrument de protection, de stabilité et de dignité.
Ce choix comporte toutefois une tension. La volonté de faire signer les conventions par le secrétaire général ou par une personne mandatée vise à éviter la dispersion et à sécuriser juridiquement les engagements pris au nom de l’UGTM. Elle peut renforcer la cohérence de la centrale. Mais elle devra éviter l’écueil d’une centralisation excessive. Une organisation syndicale vit aussi de la souplesse de ses militants, de leur connaissance du terrain et de leur capacité à saisir les fenêtres de négociation. La discipline ne doit pas étouffer l’initiative.
La circulaire du 20 mai va plus loin encore. Elle demande aux fédérations, syndicats nationaux et unions territoriales de mettre à jour leurs données : listes des bureaux, récépissés de dépôt, représentations régionales, sections dans les entreprises, résultats des élections professionnelles. Là encore, la démarche paraît administrative. Elle est, en vérité, fondatrice. L’UGTM veut savoir où elle existe réellement, où elle n’existe plus que nominalement, où ses représentants disposent d’une légitimité vérifiable et où ses structures doivent être réorganisées. A un an des élections des représentants des salariés de 2027, cette cartographie interne est un préalable stratégique.
L’annonce d’une plateforme numérique propre à l’UGTM donne à cette réorganisation une dimension contemporaine. Si elle voit le jour, elle pourrait permettre de suivre les conflits sociaux, d’identifier les besoins de formation, de consolider les dossiers de négociation et de rapprocher la direction des structures locales. Mais la numérisation ne vaut que par ce qu’elle transforme. Sans culture de transparence, sans protection des données, sans formation des responsables de terrain, elle restera un vocabulaire moderne plaqué sur des pratiques anciennes.
C’est là que se joue le vrai test de Youssef Allakouch. Son arrivée ne sera décisive que si elle permet à l’UGTM de renouer avec une fonction centrale du syndicalisme : rendre visibles les travailleurs que l’économie rend souvent interchangeables. Dans le Maroc d’aujourd’hui, la croissance, l’investissement et la compétitivité occupent une place majeure dans le débat public. Mais aucune modernisation économique ne peut être durable si elle laisse à la marge ceux qui la portent quotidiennement.
L’UGTM sort d’un cycle dominé par les batailles de légitimité et les équilibres politiques. Elle entre dans un cycle où sa crédibilité dépendra de sa capacité à négocier, documenter, protéger et représenter. Le mot d’ordre de l’unité a servi à clore la crise. Il ne suffira pas à écrire la suite. Pour Youssef Allakouch, l’enjeu est désormais de transformer une unanimité de congrès en confiance de terrain. C’est à cette condition que la centrale pourra faire de son histoire non un refuge, mais une ressource pour affronter les mutations sociales qui viennent.