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Ceuta : une affaire qui inquiète l'Espagne et l'Europe

Tribune — Par Prof. Said Charchira, Düsseldorf, le 6 août 2026

On se rappelle que la crise migratoire de Ceuta de 2021 avait impliqué dix mille personnes. Celle d'aujourd'hui a impliqué, selon les autorités de Ceuta, soixante-douze mille personnes. Un chiffre qui change la portée de l'événement et qui inquiète, non seulement l'Espagne, mais l'ensemble des pays européens. En effet, pendant deux jours (31 juillet et 1er août), ils sont venus de toutes les villes du Maroc et ont réussi à entrer dans l'enclave espagnole. C'est l'équivalent de plus de 80 % de la population de Ceuta — estimée à 83 600 personnes — selon le président de la communauté de Ceuta.

Soixante-douze personnes d'entre elles ont déjà perdu la vie. Certaines ONG parlent de cent trente morts. Pourtant, Ceuta ne fait pas partie de l'espace Schengen. On parle aussi des frontières qui, une fois de plus, tuent. En tout cas, il s'agit d'un nouvel épisode qui illustre toute la perversité de l'externalisation de la gestion des frontières. Car ce qui s'est passé n'est pas une routine des crises migratoires. Au contraire, il s'agit d'un événement politique, voire géopolitique, dont les conséquences ne seront perçues qu'à moyen, voire à long terme.

Alors que cette crise est devenue une crise régionale, voire internationale, suscitant des débats dans plusieurs cercles de pouvoir européens, beaucoup poussaient le premier ministre espagnol à mettre en cause la passivité des forces de l'ordre marocaines. Mais ce dernier a réagi en homme d'État en préservant les bonnes relations avec son voisin. En accusant les passeurs et la fausse rumeur, il a rejoint la position du ministère de l'Intérieur marocain, qui parle de fake news sur l'ouverture des frontières. La mauvaise interprétation du jugement de la haute cour espagnole sur l'expulsion des migrants entrés par mer a également alimenté la confusion. C'est ainsi que Sanchez a évité intelligemment une nouvelle crise hispano-marocaine.

Par contre, son annonce du déploiement de l'armée et la mise en œuvre d'un blocus flottant ne résoudrait pas l'équation. Il me semble que la solution réside dans la réglementation de la migration régulière — nécessaire à l'Europe — et le développement humain dans les pays émetteurs de cette migration. Car la vraie menace demeure : la misère, le chômage et le sous-développement, lesquels sont les moteurs de la migration. L'Union européenne doit agir dans ce sens.

Deux jours après cet événement, l'Espagne a estimé que la situation à Ceuta était quasiment revenue à la normale. Selon certaines sources espagnoles, des soixante-douze mille personnes entrées dans l'enclave, seulement deux mille sont restées. Il s'agit des mineurs non accompagnés, qu'elle ne peut pas expulser, et des Africains sans documents que le Maroc ne peut recevoir.

Le contexte géopolitique

Pour comprendre ce qui s'est passé à Ceuta, il faut rappeler le contexte. D'abord, on sait que Trump est furieux contre le Royaume-Uni, l'Espagne, l'Italie et l'Autriche — pays militairement neutre — qui ont refusé leur espace aérien pour l'armée américaine dans son conflit contre l'Iran. Concernant l'Espagne, Trump l'a menacée plusieurs fois de suspendre tout accord commercial et d'une exclusion de l'OTAN. On sait aussi qu'Israël déteste Sanchez à cause de ses positions sur Gaza et sa reconnaissance d'un État palestinien. À partir de ces éléments, certains pensent que les États-Unis et Israël auraient poussé le Maroc à créer des problèmes à Sanchez. Le Maroc, dont la diplomatie est à la fois rationnelle et posée, ne se laisserait pas aussi facilement manipuler.

Il est vrai que dans son message au Souverain à l'occasion de la Fête du Trône, Trump a confirmé au Roi que : « les États-Unis sont clairs : nous reconnaissons la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental et nous soutenons la proposition marocaine d'autonomie sérieuse, crédible et réaliste comme la seule base pour une solution juste et durable ». Il a aussi donné ses instructions pour que des accords d'investissement et de coopération soient conclus avec le Maroc, y compris dans les provinces sahariennes. Cela pourrait effectivement avoir une relation avec l'événement de Ceuta, mais demeure insuffisant pour expliquer une réaction marocaine.

Le deuxième fait conjoncturel est la signature, le 4 juillet dernier, d'un accord historique entre le Royaume-Uni et l'Union européenne abolissant tous les contrôles à la frontière de Gibraltar. Le Maroc aurait aimé voir l'Espagne penser aussi à la blessure historique marocaine concernant les villes et les îles qu'elle occupe encore. Mais disposant d'autres moyens, un tel événement ne pourrait pousser le Maroc à déstabiliser son voisin.

Le troisième fait conjoncturel est la proposition du collectif « Sumar », qui participe au gouvernement espagnol, d'octroyer la nationalité à quelque cent trente mille Sahraouis. Cette éventualité est certainement source d'inquiétude au Maroc : ces futurs votants pourraient se constituer en un bloc de pression au profit du Polisario et de l'Algérie, causant des dommages réels aux relations hispano-marocaines.

La visite de Sanchez à Alger

Le quatrième fait conjoncturel concerne la visite de Sanchez à Alger, conçue pour améliorer les relations qui s'étaient dégradées à la suite de l'appui de l'Espagne au projet marocain d'autonomie. Le besoin de l'Espagne en gaz et pétrole algérien est compréhensible. Mais l'ignorance du contenu de ces discussions alimente les rumeurs et les polémiques. Selon certaines sources dans les réseaux sociaux, la visite aurait abouti à ce que le gaz algérien transite par Melilla ou Ceuta vers l'Espagne — ce qui saperait le projet du gazoduc Nigeria-Maroc. Le Maroc n'acceptera jamais de voir son projet détourné ou réduit à néant. Si c'est le cas, le partenariat hispano-marocain ne peut pas fonctionner à sens unique.

Si tout le monde cherche à comprendre, les partis populistes européens n'ont pas besoin de comprendre. Ils se sont emparés de cet événement pour alimenter la pression sur leurs gouvernements pour dénoncer la régularisation des migrants en Espagne. L'Italie et le Danemark ont décidé de suspendre l'Espagne des accords de Schengen, la France renforce le contrôle à la frontière franco-espagnole et annonce l'activation de la Force frontière d'intervention rapide.

Alors que le gouvernement espagnol a haussé le ton pour dénoncer le comportement « impardonnable » de certains dirigeants européens, vingt-deux dirigeants de l'UE ont demandé une visioconférence d'urgence des ministres de l'Intérieur, tenue le 4 août 2026. Lors de cette conférence, la suspension de l'Espagne de l'espace Schengen a été rejetée et une solidarité unanime à l'Espagne a été proclamée.

Tel est mon avis

Voici donc le contexte et les ingrédients qui se sont réunis pour déclencher la crise migratoire de Ceuta.

Le Maroc a-t-il laissé faire ? Tout converge pour l'affirmer, car le Maroc n'a pas pour vocation de défendre les frontières des autres pays. C'est d'ailleurs ce qu'a déclaré notre ministre des Affaires étrangères à un média français. Reste à connaître les vraies raisons. Que le Maroc ait voulu rappeler à l'Espagne que Ceuta et Melilla restent marocaines est tout à fait légitime. Ce qui serait par contre intolérable, c'est la question du gazoduc Nigeria-Maroc et une éventuelle naturalisation massive des Sahraouis. De telles choses resteraient des lignes rouges pour le Maroc. Car cette crise montre que dans le partenariat hispano-marocain, le Maroc n'est pas du tout la partie faible.

Prof. Said Charchira
Düsseldorf, le 6 août 2026

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