De Hobbes à Orwell, la vieille peur humaine de la guerre contre soi-même
Il existe des questions que les siècles ne parviennent jamais à épuiser. Elles traversent les empires, survivent aux révolutions, se glissent dans les constitutions, hantent les palais présidentiels comme les cafés populaires. La question de l’État appartient à cette catégorie de vertiges intellectuels. Car derrière les drapeaux, les lois, les administrations et les hymnes nationaux demeure une interrogation presque primitive : pourquoi l’homme accepte-t-il d’obéir ? Et surtout, à quoi consent-il réellement lorsqu’il remet une partie de sa liberté à une autorité supérieure ?
L’État est-il ce rempart fragile empêchant les hommes de s’entre-dévorer, ou constitue-t-il au contraire la plus sophistiquée des prisons, celle où les chaînes deviennent invisibles parce qu’elles prennent la forme du confort, de la sécurité et de l’ordre ? Toute la philosophie politique moderne repose sur cette fracture. D’un côté, ceux qui considèrent l’autorité comme un mal nécessaire ; de l’autre, ceux qui voient dans tout pouvoir centralisé une menace permanente contre la dignité humaine.
Thomas Hobbes, dans Le Léviathan publié en 1651, formule l’une des théories les plus brutales et les plus influentes de l’histoire politique occidentale. Pour lui, l’homme à l’état de nature n’est pas un être pacifique. Il n’est ni spontanément moral, ni naturellement juste. Il est dominé par ses désirs, ses peurs, son instinct de survie. Sans autorité commune pour contenir les passions humaines, le monde bascule dans ce qu’il appelle « la guerre de tous contre tous ». Hobbes écrit alors cette phrase devenue célèbre : « L’homme est un loup pour l’homme » (homo homini lupus). Dans cet état de nature, la vie humaine serait « solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte ». L’État naît donc d’une peur fondamentale : la peur de mourir par la main d’autrui.
Ainsi, pour Hobbes, les hommes concluent un pacte. Ils renoncent volontairement à une partie de leurs libertés individuelles afin de transférer leur puissance à un souverain chargé de garantir la paix civile. Ce souverain — le Léviathan — concentre l’autorité afin d’empêcher le retour au chaos. Ce contrat n’est pas un pacte sentimental. Ce n’est ni une fraternité idéale ni une utopie démocratique. C’est un accord de survie. L’homme accepte d’obéir parce qu’il redoute davantage encore la guerre permanente.
Mais déjà, une question terrible apparaît : lorsqu’un peuple abandonne sa liberté pour sa sécurité, où s’arrête le sacrifice ? Jusqu’à quel point peut-on accepter l’autorité au nom de la stabilité ? Une société parfaitement pacifiée peut-elle devenir une société morte intérieurement ?
Jean-Jacques Rousseau répondra différemment. Là où Hobbes voit l’homme naturellement violent, Rousseau considère que la société corrompt un être humain originellement plus simple et plus libre. Dans Du contrat social (1762), il affirme une phrase devenue fondamentale : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Pour Rousseau, le problème n’est pas seulement le désordre ; il est aussi la domination. Un peuple ne doit pas se soumettre à un maître, mais participer collectivement à la souveraineté. La véritable liberté ne consiste donc pas à vivre sans règles, mais à obéir à une loi que l’on s’est donnée soi-même.
Chez Rousseau, le contrat social n’est pas une reddition devant un souverain absolu. C’est un pacte d’association entre citoyens. Le peuple demeure souverain. La loi ne doit pas protéger un homme, une caste ou une monarchie ; elle doit exprimer la volonté générale. Rousseau tente alors de résoudre un paradoxe vieux comme la civilisation : comment vivre ensemble sans écraser l’individu ?
Pourtant, même les plus belles théories politiques finissent souvent confrontées à la réalité humaine. Car le pouvoir possède une logique propre : il tend naturellement à s’étendre. Montesquieu, dans De l’esprit des lois (1748), comprend ce danger avec une lucidité remarquable. Il écrit : « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. » Cette phrase, souvent citée mais rarement méditée dans toute sa profondeur, constitue le cœur même des démocraties modernes. Montesquieu comprend qu’aucun homme, aucun roi, aucun gouvernement n’est naturellement immunisé contre la tentation de dominer. Voilà pourquoi il théorise la séparation des pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire doivent se limiter mutuellement afin d’éviter la tyrannie.
« Celui qui échange sa liberté contre sa sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »
— Benjamin Franklin
L’État devient alors un équilibre instable entre ordre et contrôle. Trop faible, il laisse émerger la violence, les mafias, les guerres civiles, les féodalités modernes. Trop puissant, il étouffe progressivement les consciences. L’histoire du XXe siècle démontrera tragiquement cette vérité.
George Orwell, dans 1984, pousse cette réflexion jusqu’au cauchemar absolu. L’État n’est plus seulement une institution politique ; il devient une machine totale capable de surveiller les pensées elles-mêmes. Le fameux « Big Brother » ne gouverne plus uniquement les corps, mais les mémoires, les mots, les émotions. Orwell comprend avant beaucoup d’autres que la tyrannie moderne ne s’impose pas toujours par la brutalité visible. Elle peut prendre la forme d’une normalisation douce, d’une surveillance permanente acceptée au nom de la sécurité collective.
Cette intuition résonne aujourd’hui avec une force troublante. Caméras intelligentes, collecte massive de données, surveillance algorithmique, contrôle numérique, traçabilité permanente : les sociétés contemporaines vivent une mutation silencieuse où l’État, aidé par les technologies privées, peut désormais connaître les comportements avec une précision inédite. La vieille question hobbesienne revient alors sous une forme nouvelle : combien de liberté sommes-nous prêts à abandonner pour nous sentir protégés ?
Emmanuel Kant apporte une autre dimension au débat. Pour lui, l’État de droit constitue une nécessité morale afin de permettre la coexistence des libertés individuelles. Mais Kant refuse l’idée d’un pouvoir arbitraire. Dans Vers la paix perpétuelle (1795), il imagine un ordre fondé sur le droit et la raison universelle. Il ne s’agit pas simplement d’empêcher la guerre par la force, mais de construire une paix juridique entre les nations et les citoyens.
Cependant, Kant sait également qu’une paix imposée par la peur ou l’écrasement n’est pas une paix véritable. Certaines paix ressemblent en effet à des « paix de cimetière ». Des sociétés où plus personne ne se révolte, non parce que la justice règne, mais parce que la peur, l’épuisement ou la surveillance ont détruit toute capacité de résistance intérieure. Une dictature parfaitement stable n’est pas nécessairement une société harmonieuse. Le silence peut être le symptôme d’une oppression réussie.
Cette réflexion traverse également l’histoire coloniale, impériale et postcoloniale. De nombreux régimes ont justifié l’autoritarisme au nom de l’ordre. « Maintenir la stabilité », « protéger la nation », « préserver l’unité » : ces formules reviennent sans cesse dans l’histoire politique mondiale. Pourtant, un État qui ne protège plus la dignité humaine finit souvent par transformer ses citoyens en sujets passifs plutôt qu’en acteurs libres.
Michel Foucault approfondira cette critique en montrant que le pouvoir moderne n’agit pas uniquement par répression visible. Il agit aussi par discipline, normalisation, intériorisation. L’école, la prison, l’hôpital, les statistiques, les institutions administratives participent à une organisation des comportements. Le citoyen moderne finit parfois par s’autocontrôler lui-même sans même percevoir les mécanismes qui le façonnent.
Mais faut-il alors abolir l’État ? Les anarchistes classiques comme Bakounine ou Kropotkine répondaient parfois positivement, rêvant d’une organisation libre des communautés humaines sans domination centrale. Pourtant, l’histoire contemporaine montre aussi qu’en l’absence d’institutions solides, le vide politique est rarement synonyme de liberté durable. Il laisse souvent place aux milices, aux oligarchies économiques, aux fanatismes religieux ou aux puissances privées. Là où l’État disparaît totalement, ce ne sont pas toujours les libertés qui triomphent ; ce sont parfois les seigneurs de guerre.
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de choisir entre État et absence d’État, mais de définir jusqu’où une société accepte le pouvoir sans perdre son âme démocratique. Une démocratie authentique exige des contre-pouvoirs réels, une presse libre, une justice indépendante, une éducation critique et surtout des citoyens capables de désobéir intellectuellement lorsque le pouvoir cesse d’être légitime.
Car une nation où l’on ne pense plus devient vulnérable à toutes les formes de domination. La liberté ne meurt pas toujours sous les bottes ; elle peut mourir dans le confort, l’indifférence ou la peur permanente. Les tyrannies modernes savent parfois offrir suffisamment de sécurité matérielle pour rendre la servitude acceptable.
Le paradoxe fondamental de l’État demeure alors entier : nous avons besoin d’une autorité pour empêcher la violence humaine, mais cette autorité elle-même peut devenir la source d’une violence plus froide, plus administrative, plus rationnelle. L’histoire oscille ainsi entre deux abîmes : le chaos sans État et l’oppression par l’État.
Peut-être que la grandeur d’une civilisation ne réside pas dans la puissance de son appareil politique, mais dans sa capacité à maintenir un équilibre fragile entre ordre et liberté, entre sécurité et dignité, entre protection collective et respiration individuelle.
Car au fond, la question n’est pas uniquement philosophique. Elle est profondément humaine. Chaque génération doit décider jusqu’à quel point elle accepte d’être gouvernée. Et surtout, elle doit se demander si la paix qu’on lui promet est une paix vivante… ou simplement le silence impeccable d’un cimetière.
Mon avis personnel :
Je crois profondément qu’aucune société ne peut survivre durablement sans État. L’histoire montre que lorsque l’autorité disparaît totalement, ce ne sont pas toujours les libertés qui triomphent, mais parfois la violence, les extrémismes ou la loi du plus fort. Mais je crois tout autant qu’un État qui contrôle excessivement finit par étouffer l’âme même de son peuple. Toute la difficulté politique réside donc dans cet équilibre fragile : protéger sans oppresser, maintenir l’ordre sans détruire la respiration des citoyens.
Feu Sa Majesté le Roi Hassan II — que Dieu ait son âme — résumait peut-être ici l’un des plus vieux dilemmes politiques de l’humanité : gouverner sans étouffer, protéger sans emprisonner, maintenir l’unité sans tuer la respiration des peuples.
Comme le rapportait Sa Majesté :
« Mon père — Dieu ait son âme — me disait toujours : “Le Maroc est un lion qu’il faut guider avec une laisse. Il ne doit jamais sentir la chaîne.” Donc, nous passons notre temps à composer : quand il tire trop, je lâche, et quand il se relâche, je tire un peu. C’est un compromis constant, collectif et inconscient. Nous sommes tous immergés dans le même bain : bain d’amour et bain conflictuel. Ce rapport se transformant en une solidarité sans faille lorsque la nation est en danger. Nous formons, au fond, un ménage vraiment plus qu’attachant.” »
— Feu Sa Majesté Hassan II
À mes yeux, cette réflexion dépasse largement le seul cadre marocain. Elle touche à une vérité universelle : aucun peuple n’accepte éternellement la brutalité lorsqu’elle devient visible, mais aucun peuple ne peut non plus vivre durablement dans le désordre permanent. Un grand État n’est donc pas celui qui écrase son peuple, mais celui qui sait préserver la stabilité tout en laissant vivre la dignité, la pensée et la liberté intérieure de ses citoyens.
Ouvrages philosophiques majeurs
- Thomas Hobbes – Leviathan
- Jean-Jacques Rousseau – Du contrat social
- Montesquieu – De l’esprit des lois
- Emmanuel Kant – Vers la paix perpétuelle
- George Orwell – 1984
- Michel Foucault – Surveiller et punir