Maglor.fr - Ils envoient des milliards chaque année, participent au développement économique du pays, et pourtant l'État tunisien peine à les reconnaître autrement que par leur relevé de virement. Le constat dressé par plusieurs économistes et membres de la diaspora est sans appel : les Tunisiens de l'étranger sont traités comme une vache à lait, non comme des citoyens à part entière.
Des transferts records, une reconnaissance absente
En 2025, les transferts de fonds des Tunisiens résidant à l'étranger (TRE) ont atteint 8 milliards de dinars, en hausse de 6 % sur un an. Pour 2026, les projections tablent sur 10 milliards de dinars, soit près de 8 % du PIB national. Des chiffres que les autorités tunisiennes ne manquent jamais de saluer lors des discours officiels.
Mais derrière ces statistiques flatteuses se cache une réalité bien plus amère. L'État tunisien ne dispose toujours pas d'un recensement fiable de sa diaspora. On estime à environ 2 millions le nombre de Tunisiens établis à l'étranger — en France, en Italie, en Allemagne, dans les pays du Golfe — mais aucune base de données sérieuse ne permet de les identifier, de connaître leurs profils, leurs besoins ou leurs aspirations.
Des banques qui captent au passage
À cette invisibilité administrative s'ajoute un problème économique concret : les frais bancaires prélevés sur les transferts d'argent oscillent entre 7 et 10 %, selon les établissements et les corridors de paiement. Autrement dit, pour chaque 1 000 dinars envoyés en Tunisie, entre 70 et 100 dinars partent directement dans les caisses des banques. Une ponction que les expats subissent en silence, faute d'alternatives accessibles et réglementées.
L'économiste Moktar Lamari, dans une analyse publiée début août 2026, résume la situation en une formule percutante : « Ihabbou flousna, mouch khbarna » — ils aiment notre argent, pas notre nouvelle. Une phrase qui illustre à elle seule le fossé entre le discours officiel et la réalité vécue par la diaspora.
Ambassadeurs de façade
Le gouvernement tunisien aime qualifier ses ressortissants de l'étranger d'« ambassadeurs » du pays. Une belle étiquette, mais qui sonne creux quand on analyse les politiques publiques en direction de cette communauté. Pas de droit de vote aux élections législatives dans les conditions normales, absence de représentation institutionnelle effective, procédures administratives kafkaïennes pour ceux qui souhaitent investir en Tunisie…
Le plan d'investissement national 2026-2030 prévoit pourtant 28,6 milliards de dinars d'investissements. Une partie de cet argent devrait venir de la diaspora. Mais attirer ces capitaux nécessite de traiter les expats en partenaires, pas en guichets automatiques.
Un proverbe populaire tunisien résume, avec une ironie tragique, la philosophie implicite de l'État vis-à-vis de ses émigrés : « Rihou issed, yiddi ma yrod » — laissez-les partir, pourvu qu'ils n'encombrent pas les rangs des chômeurs. Autrement dit, l'émigration a longtemps été vue comme une soupape sociale, non comme une ressource humaine à valoriser.
Changer de paradigme
Pour que les Tunisiens de l'étranger s'impliquent davantage dans le développement de leur pays d'origine, il faudra plus que des discours. Cela passe par un recensement sérieux de la diaspora, une réduction des frais de transfert, des mécanismes d'investissement simplifiés et une vraie représentation politique.
La diaspora tunisienne a les ressources, les compétences et la volonté. Il ne manque que la volonté politique d'aller au-delà des chiffres de virements pour reconnaître, enfin, ces citoyens d'ici et de là-bas dans leur pleine humanité.