Ecrit Par Maglor — Deux séries de chiffres publiées cet été méritent d’être lues ensemble. D’un côté, 61,48 milliards de dirhams transférés au Maroc par sa diaspora en six mois. De l’autre, 1,6 million de ressortissants maghrébins détenteurs d’un titre de séjour en France, soit 40 % du total. Rapprochées, ces données dessinent une réalité économique que ni les débats français sur l’immigration ni les politiques publiques maghrébines ne prennent pleinement en compte.
Un angle mort statistique
La discussion publique sur l’immigration en France se structure presque exclusivement autour de la question des flux : combien entrent, combien repartent, à quel coût. Elle ignore largement ce que ces populations produisent, consomment, épargnent et investissent, des deux côtés de la Méditerranée.
Or les travailleurs maghrébins occupent une place structurelle dans des secteurs identifiés comme en tension — bâtiment, restauration, hôtellerie, aide à domicile — au point que l’État français s’apprête à assouplir la délivrance de titres de séjour pour ces métiers. On reconnaît ainsi implicitement une dépendance que le discours politique peine à assumer explicitement.
Une rente qui n’en est pas une
Côté maghrébin, l’erreur symétrique consiste à traiter les transferts de la diaspora comme une rente acquise. Ils sont réguliers, ils progressent, ils amortissent les déficits : pourquoi s’inquiéter ?
Pour une raison simple : ces flux reposent sur un lien affectif qui s’érode mécaniquement avec les générations. Un immigré de première génération envoie de l’argent à ses parents. Son petit-fils, né à Lyon ou à Bruxelles, n’a plus ce réflexe familial. S’il investit au Maghreb, ce sera pour des raisons économiques, parce que le rendement, la sécurité juridique et la facilité administrative seront au rendez-vous.
Autrement dit : la pérennité de ces flux ne dépend plus de la fidélité, mais de la compétitivité.
Ce que l’accord France-Maroc pourrait changer
Le traité bilatéral en préparation entre Paris et Rabat offre une occasion rare d’intégrer cette dimension. Les thèmes annoncés — commerce, investissement, infrastructures, énergie — sont ceux des États. Manquent ceux des personnes : reconnaissance des diplômes, portabilité des droits sociaux et des retraites, fiscalité des investissements de la diaspora, simplification des procédures pour créer une entreprise à distance.
Ce sont des sujets techniques, peu spectaculaires, qui ne font pas les communiqués de sommet. Ce sont pourtant eux qui déterminent si un ingénieur franco-tunisien ouvrira son bureau d’études à Sfax ou renoncera.
Un capital humain, pas seulement financier
Il faut aussi cesser de réduire la diaspora à des montants. Sa valeur principale est immatérielle : compétences, réseaux professionnels, connaissance des normes européennes, capacité à faire le lien entre deux écosystèmes économiques. Les pays qui ont le mieux mobilisé leurs expatriés — l’Inde, l’Irlande, Israël, la Corée du Sud — l’ont fait en construisant des dispositifs d’accueil pour les compétences, pas seulement des guichets pour les devises.
Une responsabilité partagée
La conclusion vaut pour les deux rives. La France gagnerait à regarder sa population d’origine maghrébine comme un actif économique et diplomatique plutôt que comme un problème à gérer. Les États maghrébins gagneraient à traiter leurs ressortissants à l’étranger comme des partenaires à convaincre plutôt que comme des contributeurs acquis.
Entre les deux, quelques millions de personnes continuent, sans attendre les traités, de faire circuler l’argent, les idées et les compétences. Elles ont déjà construit l’espace économique euro-maghrébin que les chancelleries négocient encore.
Sources : Office des changes, ministère français de l’Intérieur (DSED), Banque mondiale.