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Rachid Benzine, enfant de Trappes : après l'attentat raciste, « ce n'est pas un tournant que nous subissons, mais une pente »

Rachid Benzine

Le 23 octobre 2026, Rachid Benzine, islamologue et politiste franco-marocain qui a grandi à Trappes, était en train de rédiger un essai sur le « chagrin politique » français quand son téléphone s'est mis à vibrer. Un homme armé venait de semer la terreur dans les rues de sa ville. Dans une tribune publiée par Le Monde, il livre une analyse lucide et douloureuse : la France ne vit pas un tournant, elle glisse sur une pente.

Une matinée ordinaire, une ville meurtrie

Ce vendredi matin du 23 octobre ne s'annonçait pas différent des autres pour Rachid Benzine. Né en 1971 à Kénitra, au Maroc, arrivé en France à l'âge de sept ans, il a grandi à Trappes. C'est là qu'il a forgé son regard sur la société française, là qu'il a puisé la matière de son œuvre — romans, pièces de théâtre, essais sur l'islam et l'identité. Trappes, c'est sa ville, comme il le dit lui-même.

Ce jour-là, un homme de 39 ans, Kévin T., a sillonné au volant d'une Renault Clio les rues de Trappes et de La Verrière, dans les Yvelines, en ouvrant le feu sur des passants avec une mitraillette Sten MK II datant de la Seconde Guerre mondiale. Bilan : un mort, Pengo Bossio Wangi, 26 ans, tué près d'un square où jouaient des enfants, et cinq blessés, dont une fillette de 12 ans atteinte de plusieurs balles. La mère de cette enfant a déclaré avoir le sentiment qu'elle avait été prise pour cible parce qu'elle portait un voile.

L'appartement du tireur a été retrouvé piégé avec trois bonbonnes de gaz. Le président Emmanuel Macron s'est rendu sur place et a qualifié les faits d'attentat terroriste à caractère raciste. Le parquet national antiterroriste (PNAT) a été saisi.

Le « chagrin politique » comme clé de lecture

Dans sa tribune au Monde, Rachid Benzine ne se contente pas du récit des faits. Il les inscrit dans une réflexion plus profonde sur l'état de la France. Il travaillait précisément, au moment de l'attentat, sur un essai consacré au « chagrin politique » — cette douleur collective d'une France qui a perdu, selon lui, plusieurs piliers de son identité : sa grandeur internationale, le dynamisme de son économie, le plein-emploi, la qualité de son éducation nationale.

Cette accumulation de pertes, explique-t-il, a conduit chaque groupe à se replier sur son propre deuil, rendant impossible tout projet commun. La France ne parvient plus à « se donner rendez-vous dans un présent commun ».

Une pente, pas un tournant

La formule qu'il choisit pour qualifier ce moment est saisissante : « Ce n'est pas un tournant que nous subissons, mais une pente. » En d'autres termes, il refuse l'idée d'une rupture soudaine, d'un avant et d'un après. Ce qui se passe à Trappes, pour Benzine, est le produit d'un long glissement — une dégradation progressive du lien social, de la représentation politique, du sentiment d'appartenance commune.

Intellectuel engagé, connu pour son dialogue interreligieux avec le père Christian Delorme et la rabbine Delphine Horvilleur, Rachid Benzine porte une voix rare : celle d'un homme né au Maroc, élevé en France, islamo-libéral convaincu, qui refuse à la fois le repli identitaire et le déni républicain. Son roman Les Silences des pères, couronné par le Grand Prix du Roman Métis 2024, explore précisément ces fractures héritées entre générations.

Sa réaction à l'attentat de Trappes n'est pas celle d'un commentateur extérieur. C'est celle d'un homme qui a grandi dans ces rues, qui y a des attaches, et qui mesure avec une douleur particulière ce que ce type d'acte fait à une communauté déjà fragilisée par des décennies de stigmatisation et de désillusion.

Tribune originale publiée dans Le Monde du 25 octobre 2026. Rachid Benzine enseigne à Sciences Po Aix-en-Provence.

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