Hicham TOUATI
À l’heure où la réforme éducative marocaine cherche à conjuguer ambition nationale et efficacité de terrain, Fès-Meknès a offert, avec le troisième rendez-vous régional des inspecteurs de l’enseignement primaire, l’image d’un corps d’encadrement pleinement engagé dans la transformation de l’école. Derrière le mot d’ordre consacré à l’élévation des compétences de supervision se dessine une conviction plus profonde : sans inspection forte, outillée et présente au plus près des classes, le projet des écoles pionnières ne saurait durablement produire ses effets. Entre reconnaissance institutionnelle, retour d’expérience et volonté de perfectionnement, ce conclave professionnel aura rappelé que les réformes ne prennent corps qu’à la condition d’être portées, expliquées, accompagnées et continuellement ajustées.
À Fès, les 3 et 4 avril, le centre régional des formations et des rencontres a accueilli le troisième forum régional de l’inspection pédagogique du primaire, organisé par l’Académie régionale de l’éducation et de la formation de Fès-Meknès sous le thème : « L’élévation des compétences d’encadrement, garantie du développement du modèle des écoles pionnières ». Le choix de cette thématique n’a rien d’anodin. Il dit à lui seul la place désormais accordée à l’ingénierie de l’accompagnement, à la qualité du suivi pédagogique et à la capacité du système à transformer les orientations ministérielles en gestes professionnels tangibles dans les classes.
D’emblée, le directeur de l’AREF de Fès-Meknès a donné le ton en inscrivant cette rencontre dans une dynamique nationale plus large, tout en soulignant la portée particulière de son organisation dans la région. Se disant « heureux » d’accueillir cette troisième étape de rencontres qu’il a qualifiées de « très importantes », il a tenu à remercier l’inspectrice générale pour avoir retenu Fès-Meknès comme terre d’accueil d’une séquence destinée à mettre en lumière les « rôles pionniers » de l’inspection dans le déploiement du chantier de réforme. Mais au-delà de l’hommage protocolaire, son intervention a surtout pris la forme d’un plaidoyer appuyé en faveur d’un corps d’inspection qu’il a salué pour ses « efforts exceptionnels » et son engagement constant sur le terrain.
Le responsable régional a insisté sur la présence effective des inspectrices et inspecteurs auprès des enseignants, sur leur accompagnement méthodique et sur leur contribution décisive aux opérations qui structurent aujourd’hui le changement éducatif : l’évaluation, l’amélioration de la pratique pédagogique et la traduction concrète des orientations officielles dans l’espace de la classe. En d’autres termes, il a rappelé que l’inspection n’est pas un dispositif périphérique de contrôle, mais l’un des ressorts centraux de la qualité scolaire. À l’entendre, les résultats enregistrés par l’académie ne relèvent pas d’une simple progression statistique : ils sont le reflet d’une mobilisation collective dont les inspecteurs constituent l’un des pivots les plus visibles.
Cette lecture a trouvé une illustration précise dans les chiffres avancés par le directeur de l’AREF. Aujourd’hui, a-t-il affirmé, plus de 65 % des écoles primaires de la région sont engagées dans le projet des écoles pionnières, avec la perspective de franchir le seuil de 80 % dès l’année prochaine. Le collège n’est pas en reste : la région ambitionne d’atteindre, à l’horizon du prochain exercice, 65 % de collèges pionniers. Ces données, loin d’être brandies comme de simples trophées administratifs, ont été présentées comme l’indice d’un travail de fond exigeant formation, appropriation des outils méthodologiques et consolidation continue des pratiques. Le directeur a d’ailleurs établi un lien explicite entre cette montée en charge du dispositif et les performances observées dans la région, où les indicateurs de maîtrise des apprentissages dépasseraient les moyennes nationales. À ses yeux, cette avance relative consacre le « rôle axial » joué par les inspecteurs dans la sécurisation d’un déploiement fidèle et rigoureux du modèle pionnier dans les classes.
En miroir, l’intervention de l’inspectrice générale des affaires pédagogiques au ministère de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports a conféré à la rencontre son épaisseur institutionnelle et sa portée doctrinale. Elle a présenté ce troisième forum régional comme une « station professionnelle qualitative » et une « pause de réflexion collective » destinée à unifier les représentations, à favoriser les échanges d’expériences et à identifier à la fois les forces à consolider et les marges d’amélioration à travailler. Dans son propos, le forum n’apparaît pas comme une simple réunion technique, mais comme un espace de construction professionnelle où l’intelligence du terrain est appelée à dialoguer avec l’orientation centrale.
L’inspectrice générale a également tenu à replacer cette initiative dans une temporalité plus personnelle et plus politique. Répondant, a-t-elle expliqué, à une demande pressante exprimée par les inspecteurs eux-mêmes lors de rencontres antérieures, ce cycle régional s’est imposé comme l’une de ses priorités dès sa prise de fonctions. Son premier chantier, en somme, fut d’ouvrir la conversation avec celles et ceux qui incarnent la fonction d’encadrement au plus près du réel scolaire. Ce détail n’en est pas un : il traduit une conception de la gouvernance pédagogique fondée sur l’écoute, la circulation des retours d’expérience et la reconnaissance du métier d’inspecteur comme lieu d’expertise à part entière.
Son propos a surtout eu le mérite de redéfinir, avec netteté, la mission de l’inspection dans le cadre des écoles pionnières. Elle a rappelé que la fonction inspectoriale se déploie à travers plusieurs registres indissociables : l’encadrement, l’accompagnement, le suivi, l’évaluation, la proposition et le développement. Plus encore, elle a souligné que les inspecteurs n’ont pas surgi au stade terminal de l’exécution. Ils étaient là dès l’origine du projet, impliqués dans la phase de conception, associés à l’élaboration des choix pédagogiques, puis à la préparation des outils de mise en œuvre, avant de devenir des acteurs de première ligne dans la supervision de terrain. « L’inspecteur a un grand rôle dans les écoles du projet pionnier », a-t-elle martelé, avant d’ajouter que cette continuité, de la pensée à l’action, révélait la nature profondément stratégique du corps d’inspection.
Cette manière de décrire le métier n’est pas neutre. Elle rompt avec une vision restrictive, parfois héritée d’anciens schémas bureaucratiques, pour consacrer l’inspecteur comme médiateur de la réforme, garant de sa qualité et force de proposition dans son amélioration. Car tel est l’autre enseignement majeur de cette rencontre : le projet des écoles pionnières, a reconnu l’inspectrice générale, n’est pas figé. Il est en phase de déploiement et demeure ouvert à l’ajustement, au perfectionnement et à l’enrichissement à partir des recommandations issues des ateliers. C’est là une reconnaissance importante de la valeur des remontées du terrain, et peut-être l’un des signes les plus prometteurs d’une réforme qui accepte de se corriger pour mieux durer.
C’est précisément dans cet esprit que les membres de l’inspection se sont réunis en quatre ateliers de travail. Loin de toute logique formelle, ces espaces ont été pensés comme des lieux d’échange franc et de réflexion structurée, destinés à interroger les pratiques, à mettre en lumière les points d’appui, à valoriser les réussites déjà observables et à formuler des recommandations susceptibles d’affiner l’action future. En filigrane, une même ambition : faire de l’expertise collective un levier d’amélioration continue, au service non d’une mécanique institutionnelle abstraite, mais d’une promesse très concrète, celle d’une école plus juste, plus efficace et plus attentive à la qualité réelle des apprentissages.
Ce rendez-vous de Fès-Meknès aura ainsi mis en évidence une vérité souvent reléguée à l’arrière-plan des grandes annonces : une réforme éducative ne se résume ni à des circulaires, ni à des indicateurs, ni même à des modèles présentés comme exemplaires. Elle se joue, dans sa part décisive, dans la capacité des femmes et des hommes de l’encadrement à traduire une vision en pratiques, à soutenir les enseignants, à relire les écarts, à objectiver les progrès et à proposer les ajustements nécessaires. À Fès, l’inspection n’a pas seulement tenu forum ; elle a donné à voir une profession en responsabilité, consciente de son poids et de son devoir.
Reste désormais à convertir cet élan en approfondissement durable. Car si les chiffres avancés par la région témoignent d’une dynamique réelle, l’enjeu essentiel demeure celui de la consolidation : consolider les acquis, homogénéiser la qualité, soutenir les équipes et préserver, dans le temps, l’exigence de cohérence entre l’ambition affichée et l’expérience vécue dans les classes. À ce titre, le forum régional n’apparaît pas comme l’aboutissement d’une étape, mais comme l’un de ces moments rares où l’institution accepte de se regarder lucidement pour mieux avancer. Et c’est sans doute à cette condition, dans ce dialogue persévérant entre vision nationale et intelligence du terrain, que les écoles pionnières pourront prétendre devenir autre chose qu’un programme : un véritable horizon de transformation.